MÉDIAS-Sofiane Ben Farhat vient d’être écarté de Shems FM. “Manque de respect à plusieurs reprises” avance le directeur général de la radio. “Pressions” juge le journaliste qui décide d’entamer une grève de la faim. Bien que le problème semble plutôt être un problème personnel entre le journaliste et le directeur de la station radio, il est révélateur du malaise des médias en Tunisie aujourd’hui.

Et d’ailleurs, l’occasion était bonne pour que les journalistes fassent entendre leurs voix. “Nous allons annoncer une guerre directe contre les pratiques fascistes qui visent les médias et les journalistes” commente ce matin sur sa page Facebook Néjiba Hamrouni, présidente du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). Il faut dire qu’au cœur de la transition démocratique, le métier est des plus sensibles. Des médias libres et indépendants, ce n’est pas le privilège des démocraties, mais leur baromètre. Dans une phase de transition démocratique, c’est une nécessité.

Le 18 août, le caméraman du site en ligne Astrolabe TV, Mourad Meherzi, a été arrêté et risque une peine de 7 ans de prison après avoir filmé un jet d’œuf sur le ministre de la Culture Mehdi Mabrouk, par le cinéaste tunisien Nasreddine Shili. Encore une fois, l’affaire remet la liberté de la presse sur le tapis. Parce qu’il a filmé l’agression de Nasreddine Shili, Mourad Meherzi est soupçonné de complicité. Pourtant, il n’a fait que son travail.

La presse, muselée sous Ben Ali, est bien plus libre aujourd’hui. C’est un fait. Mais le fait est que les tentatives de contrôle des médias par le nouveau pouvoir en place existent aussi. À commencer par des nominations unilatérales, souvent contestées par les professionnels. On se souvient de l’affaire du groupe de presse Assabah. La nomination de Lotfi Touati à la tête du groupe de presse détenu par l’État à 80% après la confiscation des parts de Sakher El Materi, gendre de Ben Ali. L’homme, fortement contesté, a été nommé par le gouvernement sans consultation préalable avec le personnel du groupe de presse ou les structures professionnelles. Les journalistes auront sa tête au bout de plusieurs mois de résistance. Mais s’ils sont arrivés à leurs fins et que M. Touati a été changé, les nominations hasardeuses ont continué, malgré la contestation des professionnels du métier et les mises en garde des ONG telles que Reporters sans frontières.

Le 3 septembre était une journée de grève dans les radios publiques. En cause, de nouvelles nominations unilatérales annoncées par le gouvernement de cinq nouveaux directeurs à la tête de radios publiques: Radio Nationale, Radio Culturelle, Radio Jeunes, Radio Gafsa et Radio Tataouine. Au siège de cette dernière, la décision du changement est fortement contestée. En fait dans le secteur des médiasà chaque nouvelle nomination, c’est le tollé. Le syndicat dénonce, les journalistes protestent, et les autorités publiques font la sourde oreille.

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Pourtant le 3 mai dernier, la présidence de la République a annoncé la création d’une instance tant attendue dans le secteur médiatique tunisien, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA), qui devait se charger de la régulation de l’audiovisuel. Aujourd’hui, certains observateurs se demandent même à quoi elle sert, l’instance n’étant même pas consultée pour les nominations à la tête des établissements publics. Les ONG internationales réagissent, RSF publie une lettre ouverte au Chef du Gouvernement, ARTICLE 19 diffuse un communiqué de soutien aux journalistes tunisiens.

“ARTICLE 19 considère que les dernières décisions du gouvernement laissent planer le doute quant à la volonté des autorités publiques de faire progresser le processus de réforme du secteur de l’information en Tunisie.”

Des agressions policières lors des couvertures de manifestations, aux agressions par les manifestants eux-mêmes. Entre intimidation et pression, les journalistes n’ont font pas un métier facile en Tunisie. On les juge partisans, partiaux et subjectifs. “Beaucoup d’opinions, pas assez d’analyse” disent leurs détracteurs. Des critiques qui, si elles peuvent être justifiées parfois, ne doivent pas être généralisées. À l’image du pays, les médias vivent une période de transition difficile. Privés de leur droit d’informer pendant plusieurs années, ils ne sont pas prêts à revivre une nouvelle phase de “médias au service du pouvoir”. Ce n’est hélas pas une chose aisée quand les réflexes demeurent les mêmes, quand le système tend à rester le même. C’est bien connu, ceux qui tiennent les médias tiennent l’opinion, et ceux qui tiennent l’opinion tiennent le pouvoir. L’équation est simple, mais la bataille est dure. La démocratie naissante en fait l’expérience.