Artiste peintre, elle dessinait des femmes nues. Devenue journaliste, elle a notamment couvert les évènements tunisiens "dès le jour où Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu". A 42 ans, Randa Kassis s’est finalement vue propulsée sur un siège du Conseil National Syrien (CNS) dans la foulée de la révolte contre Bachar al Assad.

La Franco-syrienne, qui préside alors la Coalition laïque et démocratique syrienne, trouve rapidement que l’éclectique conseil rassemble avant tout des syriens bornés qui ne s’écoutent pas. Elle commence par critiquer cette attitude, avant de dénoncer la montée en force des islamistes radicaux au sein de l’opposition. "Les membres ne voulaient pas reconnaître que les djihadistes avaient de plus en plus d’influence". Au bout d’une année, victime d’une "guerre" contre sa personne, elle est exclue du CNS. Randa Kassis s’exile alors en France, où elle fonde un nouveau parti, le Mouvement de la société pluraliste, pour rassembler les communautés syriennes au-delà des clivages ethniques.

Alors qu’une intervention occidentale en Syrie ne cesse de s’annoncer, la néo-politicienne, qui déplore "l’amateurisme du ministère des Affaires étrangères français", s’est confiée au HuffPost Maghreb. Résolument contre toute forme d’ingérence de la religion dans les affaires publiques, Randa Kassis trouve que "l’islam politique freine l’individu dans ses démarches personnelles". Bien que ferme avec les extrémistes, elle n’exclut pas de compromis avec "les islamistes modérés", qui "n’utilisent pas les mêmes moyens pour parvenir à leurs fins". Mais selon elle, le problème de base de son pays "c’est que les Syriens ne se sont jamais aimés entre eux".

HuffPost Maghreb: En 2012, vous déclariez au magazine allemand Der Spiegel: "C’est l’armée qui détient les armes les plus sophistiquées, et s’ils en font usage dans l’impunité, les atrocités n’en finiront pas". Aujourd’hui et selon vous, le régime est-il à l’origine des bombardements chimiques du 21 août?

Randa Kassis: Je ne peux pas avoir de telles certitudes tant qu’il n’y a pas de preuves. Même si l’on sait que les inspecteurs de l’ONU ne pourront pas fournir de preuves confirmant à 100% l’implication du régime, il faut attendre, ne pas se précipiter. Les preuves françaises ne sont pas de vraies preuves, ce sont des analyses. Je crois que le régime de Bachar al Assad est capable de commettre ces atrocités. Mais j’en cherche encore la raison. Attaques gratuites? Bavures? Subsiste également la possibilité que des groupes radicaux de l’opposition aient lancé cette attaque pour faire intervenir les occidentaux. On ne sait pas.

Dans une interview au Huffington Post anglais, Haytham Al Manna, porte-parole à Paris du Comité de coordination national (CNC), a déclaré que le comité s’érigerait contre toute agression occidentale contre la Syrie, dénonçant "une intervention satanique contre un régime satanique". Que pensez-vous de cette déclaration?

Je comprends la déclaration de Haytham, comme je comprends aussi les Syriens favorables à une intervention. Ces derniers ne trouvent pas d’autre solution pour se débarrasser d’Assad. Et d’autres y voient plutôt de l’ingérence. Personnellement, je pourrais théoriquement être en faveur de frappes ciblées, limitées, pour faire pression et relancer le processus politique. Car il n’y aura pas de solution militaire, et les Américains le savent très bien. Mais le problème avec ces frappes, c’est l’éventualité d’une riposte du régime. Comment réagiront alors les pays occidentaux? Ont-ils pris en considération le risque de dérapage? De riposte en riposte, quelles seront les conséquences? Une guerre régionale, peut-être (dans un entretien pour Le Figaro, Bachar al Assad a parlé d’une possible "guerre régionale", ndlr). Je suis contre l’intervention, car on n’en connaît pas les conséquences. Même Haytham ne peut pas savoir qui est pour et qui est contre.

Vous êtes à l’étranger, mais vous avez de nombreux amis en Syrie, et vous connaissez bien le pays. Où en est le peuple syrien, selon vous? Y a-t-il une lassitude?

C’est vrai, c’est une lassitude. A vrai dire, pour quelqu’un qui vit la guerre au quotidien, la question principale est la survie et de pourvoir à ses besoins fondamentaux. La masse silencieuse, qui n’était pas active dans la révolte, ne veut plus de cette situation. Mais jamais la Syrie ne redeviendra comme avant. Cette révolte a montré aux Syriens qu’ils ne se sont, en fait, jamais aimés entre eux. Le débat réel entre sunnites et minorités n’avait jamais eu lieu. Il n’y a aucune confiance entre les composantes syriennes. Les alaouites ne peuvent pas s’imaginer de perdre le pouvoir, par peur. Dans le passé, ils étaient eux-mêmes persécutés par la majorité. Ce passé hante leurs vies. Idem pour la minorité chrétienne, qui n’a jamais fait confiance aux sunnites. Les sunnites, également maltraités par une minorité pendant 40 ans, n’ont, pour leur part, plus envie de partager le pouvoir avec eux.

Toutes ces communautés sont des composantes de ce que vous appelez "la masse silencieuse". Quelles sont leurs priorités aujourd’hui?

La masse silencieuse a d’abord une envie de sécurité. Pour eux, la constellation du futur, c’est pour plus tard. Certains de mes amis, faisant partie de minorités, étaient pro-révolte. Mais avec le temps et la montée des islamistes, ils se sont progressivement repliés sur eux-mêmes. Ensuite, et de manière générale, la société est en effet complexe. Au sein même des sunnites, on retrouve des opposants, on retrouve certains urbains qui soutiennent Bachar, on retrouve des soufis… Il n’y a pas de compréhension explicite entre les individus syriens. Les minorités sont donc plus prudentes vis-à-vis de cette révolte.

Etant donné la situation actuelle et la complexité de la société syrienne, à quoi ressemblera la Syrie de demain?

De toute façon, Bachar al Assad ne pourra pas continuer à présider le pays. Je vois la Syrie de demain fédéralisée. Les régions seraient mixtes ou majoritaires, avec un fort pouvoir d’autogestion. On pourra appliquer la laïcité dans certaines régions et ne pas l’appliquer dans d’autres. Pour le reste, c’est un travail culturel, un travail d’information. Cela prendra longtemps. Avant de parler de démocratie, il faut parler de stabilité. Puis, d’Etat de droit. Et, enfin, de démocratie.