Le premier cycle de l’enseignement primaire en Tunisie, s’étale sur 6 ans. L’objectif définit par le ministère de l’éducation nationale est de faire acquérir aux élèves les mécanismes fondamentaux de l’expression, de la lecture et du calcul. Dans les zones rurales du Kef et de Sidi Bouzid, élèves, enseignants, institutions se démènent pour mener à bien cette mission. Cette dernière est souvent mise à mal par l'absence de moyens, des difficultés d’accès et l’abandon précoce.

Marcher des heures sur des routes meurtrières

A une vingtaine de kilomètres de Sidi Bouzid, l’école Ouled Youssef n’a ni mur ni clôture. Comptant 35 élèves pour 5 salles, l’administration lutte pour permettre aux enfants un encadrement correct. Avec deux classes dans une même salle, le directeur Abdelhafidh Neciri est contraint de placer un rideau dans une autre salle pour en faire son bureau. Luttant contre l’absence de soutien financier, il pointe du doigt les insuffisances matérielles, “Nous n’avons pas assez de sièges, pas assez de craies, ni de fournitures pour permettre aux élèves d’étudier correctement”. A des centaines de kilomètres, à Oued Swani dans le gouvernorat du Kef, Mourad Lassidi directeur depuis 12 ans de l’école Salah El Bahri, dresse un bilan similaire: “On a des tableaux et des tables inutilisables. Mais nous n’avons pas les moyens pour les remplacer. Elles sont là dans la cour, en attendant de trouver une solution”.

À ce problème matériel, s’ajoute celui de l’absence de moyens de transport, assez répandue dans les campagnes tunisiennes, obligeant certains enfants à marcher plus d’une heure pour atteindre leurs écoles. Kamel Sayeh, directeur d’une école située au centre-ville du Kef, dresse un constat:

“Dans les campagnes, c’est comme à la plage! On hisse un drapeau noir pour informer les élèves que les conditions climatiques ne sont pas favorables et qu’il est préférable qu’ils rentrent chez eux”

Des conditions qui obligent la direction, à aménager des horaires, permettant aux enfants de ne pas reprendre la route dans l’obscurité. Commençant à 8h et finissant à 13h, Mohamed six ans, élève d’Ouled Youssef (Sidi Bouzid) se réveille à 5h30 pour arriver à l’heure, il ne semble pas affecté par la longue marche qui l’attend: “Mes jambes ne me font pas mal, je me suis habitué à marcher”.

Ces routes longeant les établissements, peuvent s’avérer meurtrières. Ces deux dernières années, dans la région du Kef, deux élèves ont trouvé la mort. Victimes de chauffards en 4x4 qui se livrent à un trafic de carburant avec l’Algérie voisine. Symbole contre l’oubli, le portrait de Nour Khadhraoui, jeune élève de 6 ans décédé l’an dernier, heurté par l’un de ces véhicules, est encore accroché dans le bureau de Mourad Lassidi.

Un corps enseignant impliqué

Outre ces routes meurtrières, Samira Raies institutrice à Salah El Bahri s’inquiète, elle, de la santé des enfants: “Il y a un grand problème d’humidité, on se retrouve avec des élèves ayant des problèmes d’asthme et respiratoires dès le plus jeune âge”. Le rôle de l’enseignant est central dans l’appréhension de ces difficultés. Dans la petite école de Salah El Bahri (gouvernorat du Kef), l’équipe pédagogique achète les fournitures et comble les carences de la cantine. Mourad Lassidi nous en donne un exemple concret: ”Nous avons une coupure d’eau depuis plusieurs jours, ce sont mes collègues qui apportent l’eau pour l’école”.

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L'état de la tuyauterie dans la cuisine de l'école Salah El Bahri

L’aide sociale se manifeste également par un soutien moral. Certaines familles, qui souffrent de difficultés financières retirent leurs enfants prématurément de l’école. Sans les blâmer, ce même directeur raconte qu’il lui arrive d’aller directement dans les maisons pour dissuader les familles. Une méthode éprouvée: "Ici, le directeur jouit encore d’une certaine autorité, surtout auprès des parents". Le corps enseignant s'entraide et reste soudé “un système de ramassage chaque matin, permet au personnel d'arriver à l’heure, cela prévient aussi l’absentéisme” déclare Mourad Lassidi. Comme lui, tous les directeurs d’école rencontrés n'hésitent pas à pointer du doigt les carences de l’Etat, il poursuit: “ils nous ont donné 100 dinars l’an dernier et cette année on attend encore…”.

Quelles améliorations possibles ?

La supervision administrative et financière est assurée par le commissaire régional de l’éducation, lui-même directement rattaché au ministère de l’éducation nationale. Force de proposition, ces entités sont au cœur du débat. Moujid Cherni, commissaire de la région du Kef, nous livre sa vision des choses: “Le nombre d’écoles primaires dans les zones rurales est trop élevé. Sur 194 écoles dans le gouvernorat, 17 se trouvent en ville…Le reste se situe en campagne. Au Kef, nous avons en moyenne, 11 élèves pour un instituteur, c’est trop peu”.

Selon lui, rassembler les élèves au sein de plus grands établissements permettra d’en faciliter l’accès, de diminuer les coûts de maintenance, et de proposer un système de transport efficace. Cette alternative aura aussi pour vocation de limiter les abandons et changements d’établissements. Il enchaîne: "il faut une indépendance financière des écoles primaires, que tout ne passe pas par Tunis". L’idée est donc de décentraliser l’administration. Une revendication souvent émise par les secteurs publics dans toutes les régions.

Le ministère de son côté, a mis en place cette année des budgets en rapport avec les objectifs de chaque école. Afin de mieux coordonner dépenses et résultats. Cela augmente souvent les délais pour débloquer les finances. Au Kef, “Les feuilles d’examen sont arrivées, le 8 mars 2013, soit un jour avant la fin des examens du second trimestre”.
A noter, que d’autres autorités administratives agissent pour améliorer la situation. Comme le conseil régional de l’agriculture qui a pour projet de bâtir des châteaux d’eau. Une mesure qui permettra le ravitaillement des écoles à moindre coût.

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Un aperçu d'une des salles de classe de Salah El Bahri

Très souvent, la société civile se mobilise sur la question de l’enseignement primaire. En exemple, l’association Tunaide a contribué à chauffer l’école de Mourad Lassidi, à Oued Swani. C’est une problématique qui préoccupe bon nombre de citoyen, et pour cause, plus d’un million d’élèves fréquentent les écoles publiques. Les initiatives personnelles des enseignants doivent laisser place à des mesures plus générales, une reforme en profondeur, comme le réclament les directeurs d’écoles. Ces écoles sont en attente de mesures concrètes, pour continuer à enseigner aux milliers d'élèves des zones rurales tunisiennes.

La réflexion devra se faire en concertation avec les équipes pédagogiques qui, loin des clichés, connaissent les besoins des enfants. En attendant, comme dans toute école, les enfants de Sidi Bouzid et du Kef continueront de se rêver en “footballeur, maitresse d’école, ou policier”.

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