Amina quitte les Femen avec perte et fracas. Son interview accordée mardi au HuffPost Maghreb a eu un effet boule de neige.

Déclarations largement partagées sur les réseaux sociaux, articles en une de nombreux sites d'informations étrangers... Amina, souvent qualifiée de "première – et unique - Femen Tunisienne" - fait le buzz malgré elle. "Je ne veux pas que mon nom soit associé à une organisation islamophobe. Je n'ai pas apprécié l'action où les filles criaient « Amina Akbar, Femen Akbar" devant l'ambassade de Tunisie en France, ou quand elles ont brûlé le drapeau du Tawhid devant la mosquée de Paris. Cela a touché beaucoup de musulmans et beaucoup de mes proches. Il faut respecter la religion de chacun". Au Figaro, elle s'explique: "Quand je parlais à Inna (Shevchenko) sur Skype, je lui disais: “C'est pas toi, en France, qui regarde deux minutes du journal télévisé qui va me dire quoi faire dans mon pays”. S'il y en a une qui doit avoir la rage de l'islam, c'est moi, parce que je connais cette religion. Mais je ne veux plus blesser ceux pour qui c'est une conviction forte." Interrogé par RFI, Mounir Sboui, son père, se dit "fier que sa fille cesse d'être affiliée au mouvement."

"Amina n'a pas trahi Femen mais des milliers de femmes"

Réaction quasi immédiate des Femen. Dans un tweet incendiaire, Inna Shevchenko, la chef de file, dénonce une trahison. "Amina n'a pas trahi Femen mais des milliers de femmes qui ont agi pour sa libération durant la campagne Free Amina". Jointe par le journal Libération , la jeune militante ukrainienne va plus loin: "Nous savions que la prison a brisé Amina. Il est habituel qu'une personne sous pression baisse les bras et prenne ses distances". Elle comprend mais n’en déplore pas moins son argumentaire. Avec cette déclaration, Amina jouerait "le jeu des Islamistes. Maintenant ils pourront utiliser sa décision pour dire qu'elle regrette et s'en serviront contre d'autres femmes dans les pays musulmans."

Des déclarations mais aussi des actes. Dans la foulée, Femen France a diffusé une photo de trois militantes posant seins nus en pleine rue, la Bible, la Torah et le Coran cachant leurs sexes. Les trois livres qualifiés de "même merde". Le message est sibyllin: "Femen n'est ni islamophobe, ni christianophobe, ni judéophobe. Femen est religiophobe parce que toutes les religions rabaissent les femmes."

Nadia El-Fani leur a emboité le pas. Sur son profil Facebook, la réalisatrice franco-tunisienne, proche du mouvement, s'adresse directement à Amina lui rappelant "la différence entre islamophobie et anti-religion. (...) Etre anti-religieux ne veut pas dire qu'on veut tuer les religieux, les croyants... quand une Femen scie une croix c'est bien mais si elle crie Femen Akbar c'est pas bien? Des musulmans sont "choqués"? Mais qu'ils apprennent à être choqués!!! en démocratie parfois on est choqué... Et alors? Débattons!"

Plus mesurée, Caroline Fourest, pourtant ardente défenseure des activistes seins nus, tweete une "leçon apprise aux côtés d'Amina, des Femen et de quelques autres : les héroïnes sont souvent des êtres dont il ne faut retenir que l'héroïsme".

Pourtant point d'héroïsme là-dedans selon une tribune non-signée publiée sur Tunivisions: “A la limite, Amina est peut-être plus à plaindre qu’à condamner. Elle ne serait peut-être pas une vraie porteuse de valeur comme on a bien voulu le faire croire. Elle serait bel et bien une jeune en passe de tout expérimenter et de se mettre elle-même à l’épreuve des défis de sa condition. De ce point de vue, elle serait loin de pouvoir figurer un certain héroïsme militant à l’ordre du jour par les temps qui courent.” C'est l'une des rares réactions en Tunisie, où les médias se font plus discrets sur le sujet. Rebondissant sur l'information du HuffPost Maghreb, la radio Mosaique FM a interrogé la blogueuse Lina Ben Mhenni, membre du comité de soutien de la jeune féministe qui a expliqué avoir déjà reçu un message d'Amina disant qu'elle comptait se retirer de Femen.

Financements occultes ?

L'autre raison invoquée par Amina pour expliquer ce divorce, ce sont ces doutes à propos du financement des Femen. “Je ne connais pas les sources de financement du mouvement. Je l’ai demandé à plusieurs reprises à Inna (Shevchenko) mais je n’ai pas eu de réponses claires. Je ne veux pas être dans un mouvement où il y a de l’argent douteux. Et si c’était Israël qui finançait ? Je veux savoir", explique la jeune militante.

Un point d'achoppement sur lequel insistent Les Inrocks.fr. Selon eux, "ce n’est pas la première fois que le financement de l’organisation est critiqué pour son opacité. (…) Les Femen compteraient sur les dons, la vente de produits dérivés mais aussi sur des mécènes pour faire vivre leur mouvement. L’identité de ces derniers n’ayant jamais été révélée, plusieurs sites d’extrême droite (dont celui de l’Institut Civitas) ont assuré par le passé que les Femen recevaient de l’argent de George Soros, milliardaire et philanthrope américain d’origine hongroise." Des allégations démenties mardi sur la page Facebook des Femen, qui appellent au passage à un soutien financier pour "continuer à défendre l’idéologie Femen". Elles finissent, d'ailleurs, par poster un tweet mi-ironique, mi-excédè:

De son côté, le site Arrêt sur Image revient sur les coulisses de l'interview accordée au Huffington Post Magheb. "Comment expliquer ce départ soudain et ces accusations ? Est-ce une stratégie de défense pour éviter de retourner en prison ?" se demande-t-il.

Une stratégie qui pourrait payer selon Radhia Nasraoui, l'une des nombreuses avocates d'Amina. "Je crois que le fait qu'elle se retire de ce mouvement ne peut que l'aider puisqu'elle a un procès en cours", confie-t-elle à RFI.
Aujourd'hui Amina Sboui, 19 ans, est en liberté conditionnelle. Elle devrait encore être jugée pour "profanation de sépulture", un délit passible de 2 ans d'emprisonnement. La justice tunisienne lui reproche d'avoir tagué le mot "Femen" sur le mur du cimetière de Kairouan le 19 mai dernier.