Samedi 17 août, le réalisateur Nessreddine Shili jette un œuf sur le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, à la maison de la Culture Ibn Khaldoun de Tunis. Une semaine plus tôt, le ministre de l’Agriculture, Moncef Ben Salem, avait été pris à partie à la plage, à Hammamet, alors qu’il était en vacances avec sa famille. Ces gestes, soutenus par certains, décriés par d’autres, prouvent que le gouvernement est très contesté, mais aussi que la violence s’installe bien dans la société tunisienne.

Banalisation de la violence et responsabilité des politiques

Le 13 juillet 2013, à l’avenue Habib Bourguiba, Sahbi Atig, président du groupe parlementaire d’Ennahdha à l’Assemblée constituante, s’est adressé à quelques milliers de partisans de son parti en appelant à “éliminer” ceux qui “pensent s’opposer à la légitimité”.

“Nous disons à ceux qui pensent piétiner la volonté du peuple en Tunisie, que la légitimité les écrasera avec ses pieds. Celui qui élimine la volonté du peuple en Egypte ou en Tunisie sera éliminé dans les rues de Tunisie.” a-t-il déclaré.

Sahbi Atig utilise le terme “istibaha”, un terme qui fait référence au fait de dépouiller quelqu'un ou l'éliminer avec une guerre en arabe classique et à "faire couler le sang" dans la terminologie religieuse.


Une spirale de violences depuis deux ans

Sahbi Atig n’était pas le premier à utiliser des termes violents dans ses discours. Le 24 Janvier 2012, en réactions aux grèves et sit-in qui se multipliaient l’élu du mouvement Ennahdha, Sadok Chourou, avait proposé, en s’appuyant sur un verset coranique, de “tuer, crucifier et couper une main” à ceux qui se rendraient coupables de ces évènements.

Le 25 mars 2012, prenant part à une manifestation de salafistes appelant à l’inscription de la Chariaa dans la Constitution, Habib Bousrarsa, fonctionnaire au ministère des Affaires religieuses, appelle, en public, à “la mort de Béji Caïd Essebsi et de la bande de Caïd Essebsi”.

Au mois de juin de la même année, un imam appelle au meurtre des artistes après l’exposition "Printemps des Arts" à Al Abdellia, jugée “blasphématoire” par des extrémistes religieux.

Même si les attaques sont souvent adressées contre les détracteurs des islamistes, Abdelfattah Mourou, co-fondateur du mouvement Ennahdha, n’y a pas échappé. Le 5 août 2012, alors qu’il donnait une conférence sur la tolérance dans l’Islam aux côtés de l’écrivain et philosophe Youssef Seddik, des personnes parmi l’assistance ont voulu attaquer ce dernier. Prenant sa défense, Mourou s’est fait agressé physiquement.

Une série d’évènements violents s’en suivent. Des affrontements causant la mort de Lotfi Naguedh à Tatouine le 18 octobre 2012, à l’attaque des locaux de l’UGTT le 4 décembre de la même année, en passant par les sabotages des meetings politiques de l’opposition. Dans la plupart de ces incidents, les Ligues de Protection de la Révolution (LPR) sont au banc des accusés. Malgré la demande persistante de l’opposition de la dissoudre, la troïka s’y refuse.

La violence engendre la violence
Tantôt muette, tantôt justifiant des propos violents, la troïka au pouvoir est souvent tenue pour responsable du climat des violences qui s’est installé en Tunisie. Contestée notamment pour son laxisme, le discours de ses détracteurs se radicalise de son côté.

Tahar Ben Hassine appelle depuis janvier 2013, via sa télé El Hiwar, à descendre dans la rue pour faire tomber le gouvernement “illégitime”, étant donné que les partis s’étaient engagés moralement avant les élections d’octobre 2013, à ne siéger qu’un an à l’assemblée. Il réitère sa demande au lendemain de l’assassinat de Mohamed Brahmi.

Face à la violence dont les LPR sont accusées, un autre mouvement a essayé de se lancer à Sfax: Ligue de protection du citoyen et de la patrie”. Sur une vidéo postée sur YouTube (supprimée depuis), Marouene Mestiri, le fondateur du mouvement lance un message on ne peut plus clair:

“On répondra à la violence par la violence (..) S’ils veulent la paix, nous aurons la paix, s’ils veulent les problèmes, nous aurons les problèmes.”

Avant de jeter un œuf sur le ministre de la Culture, Nassereddine Shili, chauffait la foule au sit-in du Bardo quelques jours plus tôt. “La confrontation! La confrontation! Jusqu’à la chute du système!”.

“Nous sommes ici au Bardo pour venger la mort de Ali Ben Ghedhehom (héros tunisien de la résistance populaire, mort en 1867 à La Goulette après avoir été torturé au Bardo, ndlr). Nous sommes ici pour nous venger de Musapha Ben Jaâfar et toutes les personnes qui lui sont complices” et d’ajouter “Nous ne négocierons pas. (..) La confrontation jusqu’à la chute du système”. a-t-il lancé au micro.


Si le gouvernement de la troïka est considéré comme “politiquement responsable” des assassinats politiques de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, c’est que sous sa gouvernance un climat favorable à la violence s’est installé, alimenté par les déclarations de responsables politiques et leurs banalisations des propos haineux, parfois même leurs justifications. La Tunisie serait-t-elle atteinte du syndrome de la grenouille?