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Entre le Qatar et l'Arabie Saoudite, la lutte d'influence se confirme

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AGAL
Des hommes portant le agal | wiki

Saoud El-Fayçal, ministre des Affaires étrangères de l’Arabie Saoudite en poste depuis 1975, a tenu à mettre les choses au clair. Si les aides occidentales à l’Egypte venaient à être gelées, son pays se tiendra prêt à combler le gap, a-t-il affirmé hier.

Le plus grand royaume de la péninsule bombe le torse dans le jeu d’influence qui l’oppose à son petit mais ambitieux voisin qatari. Entre guerres proxy, money power et affaires religieuses, ces deux meilleurs ennemis se livrent une lutte qui, loin de toucher leur propres citoyens, touche, en revanche, tous les autres de la région, du Mali à la Syrie.

peninsule arabique

Chaises musicales en Egypte

Influents, le royaume et l’émirat ne se privent pas d’en profiter, et l’Egypte est leur nouveau champ de bataille par procuration. Jusqu’au 3 juillet et la destitution du président Morsi, le Qatar remplissait abondamment les caisses des finances égyptiennes. Selon le Financial Times, l’émirat y aurait "investi" 8 milliards de dollars. Parallèlement, c’est la puissante chaîne de télévision qatarie, Al-Jazeera, qui, outre une médiatisation favorable, aurait apporté au régime un soutien de nature informationnelle.

Puis, le fameux 3 juillet, revirement de situation. L’armée égyptienne prend le pouvoir avec, entre autre, la complicité d’Al-Nour. Soutien traditionnel du parti salafiste, l'Arabie Saoudite refait surface au Caire avec des offrandes: 5 milliards de dollars, plus 3 milliards de bonus venant des Emirats Arabes Unis (EAU) et 4 du Koweït.

Excédé par la violente répression du nouveau régime sur les Frères Musulmans, Al-Nour se retirera finalement de la coalition, mais le royaume saoudien est resté, et sa chaîne de télévision Al-Arabiya a pris la place d’Al-Jazeera, rapidement interdite de diffusion par l’armée.

Jeu d'échecs en Syrie

Le Qatar et l’Arabie Saoudite ont tous deux pris parti pour l’opposition, mais se livrent à une véritable guerre dans la guerre. A l’instar du front Al-Nosra, les multiples factions extrémistes ont provoqué la scission au sein des armées rebelles. Les forces étrangères rechignant à envoyer des armes au risque de les voir atterrir entre des mains hostiles à l’Occident, c’est à l’Arabie Saoudite qu’est revenu le rôle de réguler au maximum les livraisons de pays tiers. Mais le Qatar, moins gêné par la nature terroriste de certaines forces en présence, aurait continué de fournir des armes aux rebelles malgré les interdictions internationales.

Parallèlement, les deux acteurs s’essaient aux échecs en essayant de placer leurs pions respectifs au sein du landerneau politique de l’opposition. Ghassan Hitto, ancien Premier ministre de la Coalition nationale syrienne (CNS) et protégé des Qataris, a démissionné de son poste deux jours après l’élection, le 6 juillet, du champion des Saoudiens, Ahmed Assi Jarba, à la présidence du gouvernement rebelle.

Dans cette lutte à qui prendra le contrôle de l’opposition, on en oublierait presque un Bachar Al-Assad qui en sourit de toutes ses dents.

Au Mali et en Libye, le Qatar sous la table

Il y a un an, au Mali, une polémique est passée inaperçue. Selon Le Canard Enchaîné et Marianne, le Qatar aurait en effet fourni un soutien financier à des groupes affiliés à Al-Qaida actifs dans le Nord. Ces groupes-mêmes qui manquèrent de peu la conquête du pays.

Après avoir fourni huit de leurs avions de chasse Mirages 2000 aux rebelles libyens et avoir entraîné leurs soldats pour combattre Kadhafi, le Qatar s’était donc tourné vers le Mali. "On pense qu’un certain nombre d’éléments des forces spéciales qataries sont aujourd’hui dans le Nord-Mali pour assurer l’entraînement des recrues qui occupent le terrain", affirmait alors le chercheur en sciences politiques Roland Marchal.

Stabilité contre ambition

Tous deux gros exportateurs de ressources énergétiques, ils pourraient se satisfaire d’être la "banque centrale du pétrole" ou de la bonne réputation de leurs compagnies aériennes. Mais le Printemps arabe a mis en lumière des divergences sous-jacentes. Eclairages.

Sous protection armée des Etats-Unis depuis la découverte des premiers puits de pétrole sur son territoire en 1938, l’Arabie Saoudite s’est progressivement muée en lieutenant de la région. Mais le Qatar, indépendant du Royaume-Uni depuis 1971, nourrit des ambitions.

"Le Qatar est un pays a la recherche d’un rôle régional, et le printemps arabe était l’opportunité parfaite pour acquérir plus de proéminence", explique Bernard Haykel, spécialiste du Moyen-Orient au Centre d'études internationales et stratégiques (CSIS). Selon le rapport du chercheur, la stratégie des deux voisins reste la même: utiliser leur force de frappe financière dans le but de réguler l’environnement régional et, donc, d’assurer leur sécurité intérieure.

Entre Frères musulmans et salafistes, le critère est politique

Bien que le Qatar et l’Arabie Saoudite soient tous deux d’obédience wahhabite, les premiers soutiennent sans conditions des Frères musulmans conspués par les deuxièmes. C’est donc sans surprise que Rached Ghannouchi avait effectué sa première visite post révolution à Doha.

"Non seulement en Egypte, mais aussi dans tous les pays du Printemps arabe, le Qatar a soutenu et continuera à soutenir les Frères musulmans et les mouvements alliés. Par exemple, les leaders d’Ennahdha en Tunisie ou ceux du Hamas à Gaza", confirme Efgueny Satanovsky, président de l’institut russe du Proche-Orient. A l’image des Frères musulmans, le Qatar est adepte de la flexibilité et de l’adaptation.

Les salafistes, en revanche, sont "la créature de l’Arabie Saoudite", précise le spécialiste. La mouvance salafiste, actuellement moins en vue que les Frères musulmans, n’est pourtant pas négligeable. En Egypte, le mouvement Al-Nour revendique ainsi 800 000 membres, soit autant que la confrérie.

Si les salafistes jouissent du soutien des Saoudiens, c’est plus pour leur vision sociétale stricte que pour leur obédience religieuse. "Pour les salafistes, les Frères musulmans sont des islamistes mous qui font trop de compromis", explique Khalil al-Anani, chercheur en politique du Moyen-Orient à l’université de Durham.

L’Arabie Saoudite est avant tout obsédée par sa stabilité intérieure et la pérennité de sa famille royale, préférant montrer son soutien aux régimes autoritaires - laïcs ou religieux - et son hostilité aux mouvements révolutionnaires. Des cheikhs Saoudiens sont allés jusqu’à émettre une fatwa interdisant les manifestations publiques dans l’islam.

"Qui vous connaît petit, ne vous respecte pas grand"

L’Arabie Saoudite supporte mal l'émergence de son petit voisin. Plus remuant, le Qatar joue sur tous les fronts pour contester l'hégémonie saoudienne. "Leur influence vient également de leur caractère imprévisible", commente ainsi un diplomate occidentale au New York Times

La lutte d'influence ne saura cesser tant que le pétrole coulera. Le Qatar et l’Arabie Saoudite peuvent se retrouver sur de nombreux points, notamment sur une position ferme vis-à-vis de l’Iran et de l’émancipation chiite en général. Mais la compétition est belle et bien lancée, et le Qatar ne compte pas en rester là. "Etendez vos pieds selon la longueur du tapis", prévient un proverbe arabe. Pour le moment, le tapis s’allonge.

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