Tunisie: Moncef Marzouki aux abonnés absents

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On ne l’entend pas, ou presque. En pleine crise politique, le Président de la République, Moncef Marzouki, se fait très discret. Mercredi 7 août, veille de l'Aïd El Fitr, il donne une petite allocution télévisée pour souhaiter une joyeuse fête au peuple, malgré l’ambiance morose. Il aura au cours de celle-ci une pensée pour les militaires tués au Châambi dont les enterrements successifs ont rythmé sa semaine. Moncef Marzouki, n’en dira pas plus. Le lendemain, il signe la grâce de 343 prisonniers. Le nom de Jabeur Mejri, n’y figure pas. Pour ceux qui connaissent le passé militant de M. le Président, la déception est grande.

Jabeur Mejri: Un prisonnier d’opinion sous la présidence de Marzouki

Jabeur Mejri, un jeune tunisien originaire de Mahdia est en prison pour avoir diffusé des caricatures du prophète sur Internet, suite à la plainte d’un citoyen. Il a été condamné avec son ami, Ghazi Béji - parti clandestinement en Europe juste avant le jugement- à 7 ans et demi de prison.

“5 ans de prison et une amende de 1200 dinars pour avoir publié et diffusé des écrits susceptibles de trouble l’ordre public, 2 ans de prison pour offense à autrui via les réseaux publics de communication et 6 mois de prison pour outrage aux bonnes mœurs par le geste et la parole” selon son comité de soutien.

Pour beaucoup, Jabeur Mejri est considéré comme “premier prisonnier politique après la révolution”. Son ami, Ghazi Béji, comme “le premier réfugié politique après la révolution.”

Sept ans et demi derrière les barreaux pour des caricatures. Cela s’est passé sous la présidence de Moncef Marzouki, ancien président de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme. S’il ne peut s’ingérer dans les décisions, même contestables, de la justice tunisienne, ceux qui le connaissent comme grand défenseur des droits de l’Homme, ne peuvent que s’étonner face à son mutisme aujourd’hui.

À l’occasion de Aïd El Fitr, Moncef Marzouki grâcie 343 prisonniers. Le nom de Jabeur Mejri n’y figure pas. Pourtant le comité de soutien y croyait.

“La présidence a annoncé une grâce présidentielle pour une liste de 343 prisonniers ainsi qu'une grâce spéciale pour 20 autres prisonniers mais le nom de Jabeur Mejri ne figure sur aucune de ces listes. Nous avons espéré que le président se rappellerait que lui-même, un jour a été à la place de Jabeur Mejri et refuserait de voir des prisonniers d'opinion durant son mandat mais... Malgré les promesses qui ont été faites à demi-mots à sa famille, le résultat est là : Jabeur reste en prison ! Jabeur Mejri ne passera pas l'Aid avec les siens! Même si Jabeur n'est ni un terroriste, ni un violeur, ni un criminel!” souligne le comité de soutien.

L’attitude de Moncef Marzouki étonne. Dans une tribune publiée sur Al Huffington Post Maghreb, Hasni Jeridi, co-fondateur de l’ancien site d’opposition réveiltunisien.org , se rappelle du Moncef Marzouki des années de “résistance”.

“J'ai eu l'occasion d'écouter M. Marzouki à plusieurs reprises, ainsi que de l'interviewer quand j'étais un des administrateurs de reveiltunisien.org. Ses messages aux jeunes, pour la défense sans concession de la liberté d'expression, résonnent aujourd'hui plus forts dans ma tête. (...) si je parle de lui et non des autres, c'est que lui est Président de la République de la Tunisie d'aujourd'hui. Mais aussi que la Tunisie d'aujourd'hui, celle de Moncef Marzouki, a dans ses prisons des prisonniers d'opinion.”

Sur le journal en ligne Leaders, Farhat Othman, ancien diplomate, s’interroge. “Le Président Marzouki est-il toujours le militant des droits de l'Homme d'antan? “.

“Il est vrai que certains intimes de M. Marzouki avaient déjà dénoncé l'écart qu'il n'a cessé de prendre, non seulement avec ses combats d'antan mais également avec les valeurs de toute une vie. Récemment encore, un proche collaborateur est venu pointer une telle dérive. Le Président Marzouki ne serait-il donc plus le militant Marzouki ? Aurait-on, en sa personne, le remake tunisien de la célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson: l'Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde ?” écrit-il.

Aujourd'hui, alors que le Chef du gouvernement, Ali Larayedh, se dit “prêt au dialogue”, que le président de l’Assemblée, Mustapha Ben Jaâfar, a décidé de suspendre les travaux de la constituante, Moncef Marzouki est quasi-absent. A Carthage, il multiplie les concertations avec les responsables politiques mais ne fait aucune annonce, à l’exception de petits appels à “l’unité nationale" dans “les moments difficiles”. Même si ses prérogatives sont limitées, certains espéraient retrouver derrière le titre de Président, l’ancien “défenseur des droits de l’Homme” et le “militant pour la liberté d’expression”. Mais le contexte a changé, et Moncef Marzouki aussi.

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