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REPORTAGE: Les étals anarchiques en Tunisie

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ETALS ANARCHIQUES
Nacer Talel pour HuffPost Maghreb

Les trottoirs rétrécissent comme une peau de chagrin. Les étals anarchiques prolifèrent, le phénomène est loin d'être nouveau en Tunisie, mais depuis plus de deux ans, les commerçants des trottoirs ont envahi presque tous les espaces publics. Ils ne squattent plus uniquement le voisinage des marchés, ils sont sur les bords des routes, devant les centres commerciaux, à côté des cafés, à proximité des jardins publics, etc.

Chaque endroit amène son lot de potentiels acheteurs selon les catégories ciblées. Vente à la criée, étalage à même le sol, ou présentation sophistiquée et décoration étudiée, les commerçants ne manquent pas d’imagination. Ils vendent de tout: parfums, vêtements, tapis, jouets pour enfants, boissons en boite, coffres-forts, ustensiles de cuisine, etc.

Tout est disponible et tout porte à croire qu’il s’agit de réseaux de distribution professionnels pour la plupart d’entre eux. Des citoyens trouvent leur compte dans les prix attractifs, d’autres se plaignent de "la pollution visuelle" de leur ville. Les commerçants qui louent des boutiques déposent souvent des plaintes, et les syndicats protestent pour mettre la pression sur les autorités.

Lutte et impuissance des autorités

Depuis plus de deux ans, la lutte acharnée du gouvernement contre la prolifération des étals anarchiques n’a pas eu raison du phénomène qui ne cesse d’augmenter. Une lutte que des acteurs de la société civile et les syndicalistes traitent de "lutte sur papier". Des décisions sont prises, des communiqués fusent, des médias qui reprennent "l’interdiction totale" des étals anarchiques dans les journaux quotidiens et sur les sites électroniques. Mais sur le terrain,l’action peine à se mettre en place.

A Sousse, la municipalité a fait appel aux forces de l’ordre et à l’armée afin d'éradiquer le phénomène. "Les commerçants itinérants seront donc priés, à partir du vendredi 27 janvier 2012, de se déplacer et de s’installer au souk Beb Jdid qui leur a été réservé depuis un moment déjà. Cette décision a été prise dans le but de l’entretien du paysage urbain de la ville de Sousse" (Jawhara FM).

"Les étals anarchiques des marchands ambulants seront interdits à partir de vendredi 2 septembre 2011, dans les rues de la capitale et tous les contrevenants seront traduits devant la justice conformément à la loi" (TAP).

Les étals subsistent. C’est que publier des communiqués c’est plus facile à faire que de mener une campagne de sensibilisation et d’interdiction efficace. Il y a moins d’un mois, le 19 juin 2013, l' Agence Tunis Afrique Presse (TAP) postait: "Les étals anarchiques ainsi que les marchands ambulants ont disparu, ce mercredi, de la plupart des artères principales de la capitale et en particulier de la Rue Charles de Gaulle et des rues avoisinantes ainsi que de la zone de "Bab Bhar" et de la place de la République (Le Passage)." Une interdiction de très courte durée, puisque les activités de commerce parallèle ont vite repris.

Une situation devenue ingérable

A quelques jours du mois saint, le passage à pied de la rue Charles de Gaulle jusqu’à Beb Jazira, est quasi-impossible. Une situation à laquelle commencent à s’habituer les passants, mais qui reste toutefois invivable. On est loin de la campagne de chasse aux commerçants de rue. Plus étonnant encore, les grossistes de la rue Jazira fournissent les petits hors la loi, qui vont quelques mètres plus loin étaler leur marchandise à même le sol, pratiquement au même prix que celui de la boutique. En questionnant un propriétaire de boutique de gros, celui-ci répond: "Ce business nous arrange tous. Eux ils nous achètent en grande quantité et les gens aiment cette ambiance de vente à la criée. Les femmes adorent chiner dans ces étalages. Alors je pense qu’on fait du win-win. Pourquoi voulez-vous que ça nous dérange?".

Mais les vendeurs de gros ne sont pas les uniques fournisseurs. La distribution se fait aussi à travers la contrebande provenant des pays voisins. En témoignent les produits non franchisés en Tunisie tel que Pepsi Cola en stock sur les trottoirs de la rue Jazira. Difficile de connaître qui est à la tête de ces réseaux de distribution. Les vendeurs sont formés pour ne répondre à aucune question, aussi implicite soit-elle, sur la façon dont est organisé leur circuit. Nous sommes loin du descriptif du pauvre chômeur qui n’a pas trouvé de boulot et qui n’a pas de quoi payer la taxe locative.

Protestations des commerçants de la capitale

"Ce ne sont pas des pauvres gens. Il ne s’agit pas là du "Zaweli"(pauvre) qui ne bénéficie d’aucune aide. Ce sont des circuits bien ficelés et il faut que ça cesse." C’est ce qu’a déclaré Nachêet Azzouz, membre du bureau exécutif de l’URICA (Union Régionale de l’Industrie du Commerce et de l’Artisanat) au HuffPost Maghreb.

"Les commerçants qui louent n’arrivent même plus à accéder à leurs boutiques. Ils sont envahis de partout. Le paysage urbain est complètement détruit. Le consommateur est mis en danger, puisque ces produits sont étalés souvent à même le sol et exposés à des températures élevées. Le gouverneur ne donne pas de rendez-vous pour parler et prendre les mesures nécessaires. Il ne veut voir personne à ce sujet. C’est pour cela que nous avons organisé ce mouvement de protestation devant le siège du gouvernorat mardi 16 juillet 2013. Nous avons communiqué notre action aux ministères concernés, à savoir: l’Intérieur, le Commerce, les Finances, la Santé et l’Equipement et bien sur le pouvoir régional."

Selon un communiqué publié mercredi 10 juillet 2013 à Tunis par l’URICA, les commerçants de la capitale s’insurgeront contre le comportement passif des autorités envers ce phénomène qui ne cesse de s’amplifier dans les rues de Tunis. La même source ajoute que cette situation entrave la circulation et cause des problèmes sécuritaires ainsi qu’une concurrence déloyale (TAP).

Décidés à en finir avec les étals anarchiques de la capitale, toutes les personnes contactées à l’URICA ont insisté sur la nécessité de trouver LA solution. Tous sont déterminés à maintenir le mouvement, contrairement à la chambre syndicale des commerçants de fruits et légumes à l’Ariana qui a annulé sa grève prévue le premier jour de Ramadan. Le gouverneur de la région, Bahaeddine Baccari a promis que la décision d’interdire les étals anarchiques sera appliquée prochainement dans un plan régional… "Nous ne nous arrêterons pas à ce mouvement de protestation s’il n’y a pas de mesures prises. Nous ne voulons pas utiliser les moyens de pression radicaux dès le départ. Si un mouvement de protestation pacifiste peut éveiller les consciences, nous aurons gagné. Autrement nous passerons à l’étape suivante" conclut Nacheêt Azzouz.

Et de l’autre côté…

Le HuffPost Maghreb s’est rendu au siège du gouvernorat pour rencontrer le gouverneur ou un responsable qui puisse s'exprimer sur le sujet. Les procédures ont tout de suite été un obstacle. Pour avoir l’avis du pouvoir régional sur un mouvement de protestation qui allait avoir lieu dans moins d’une semaine, il fallait déposer une demande au ministère de l’Intérieur. L’attaché de presse a été conciliant et serviable. Il a juste requis une demande écrite au gouverneur lui-même qui allait la lire "aussi tôt que possible" et y répondre "dans les plus brefs délais" afin d’obtenir un rendez-vous. La demande a été déposée. Nous attendons toujours.

Légalement, les étals anarchiques sont interdits. Les textes de loi sont clairs là-dessus. L’article 3 de l’Arrêté du ministre de l'intérieur et du développement local et du ministre du commerce et de l'artisanat du 9 décembre 2010, fixant les conditions et les procédures de l'exercice de l'activité du commerce de détail ambulant, dit clairement: "L'activité de commerce de détail ambulant peut être exercée dans les marchés hebdomadaires et dans tous les espaces aménagés à cet effet, conformément à la législation et à la réglementation en vigueur." Les cas que nous constatons tous les jours dans les rues et espaces publics sont loin de répondre à cet article.

Pourtant, la sanction prévue par la loi n’est pas des moindres: "Est puni d’une amende allant de 500 à 3.000 dinars et avec la saisie du produit, quiconque exerçant le commerce de détail ambulant sans avoir obtenu la carte de commerçant détaillant ambulant prévue par l’article 9 de la présente loi." Article 32 de la Loi n° 2009-69 du 12 août 2009, relative au commerce de distribution

La loi est donc intransigeante. Son application, elle, peine à se mettre en place de façon effective. Il est clair que le phénomène est plus complexe qu’il n’en a l’air. Le commerçant ambulant n’est que le maillon d’une chaîne difficile à briser. Quid de la contrebande et des fuites des pays voisins? Quid de la corruption qui permet aux réseaux de s’installer et de se faire aider parfois par des agents corrompus? Et qu’en est-il de la pression du peuple qui parfois croit bon de soutenir ces commerces afin d’aider le concitoyen marchand ambulant dans le besoin en s’alliant à sa cause? Et enfin qu’en est-il des commerçants légaux qui aident à la prolifération de ce phénomène, parfois en vendant leurs propres produits à des marchands ambulants? Un circuit complexe et compliqué certes, mais nul doute qu’appliquer la loi est loin d’être un luxe dans un pays en voie de démocratisation.

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