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Ghaki Jalloul : Portrait d'un Tunisien amazigh

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Ghaki Jalloul
Ghaki Jalloul

"Nous sommes tous Tunisiens !" déclare Ghaki Jalloul, ému, à la fin de l'entretien avec le HuffPost Maghreb. S’il n’a pu retenir ces mots, c’est que certaines réflexions et réactions de ses concitoyens autour des amazighs, l’excluent et le blessent.

Le 14 janvier 2013, Jalloul Ghaki a, pour la première fois, pu célébrer le nouvel an amazigh en Tunisie. "Nous sommes désormais en l’an 2063" précise-t-il. Le calendrier berbère est un calendrier agraire qui, tout comme le calendrier grégorien se divise en 4 saisons mais avec un léger décalage : Tafsut (printemps) à partir du 28 février, Anebdu (été) à partir du 29 mai, Amiwan (automne) à partir du 30 août, et Tagrest (hiver) à partir du 29 novembre. Certaines dates du calendrier agraire sont connues par les Tunisiens, Al layali essoud (les nuits noires), Al layali al bidh (les nuits blanches) et Gorrat Al anz qui annonce le grand froid à partir du 14 février.

Originaire du village berbère de Tamerzet (à 10 km de Matmata), Ghaki Jalloul a appris l’arabe à l’école. Chez lui on parle en tfinagh. En 1971, il intègre l’internat du lycée mixte de Gabès. "Nous n'étions qu’une minorité de berbères au lycée". Ils venaient des villages de Zraoua l’ancienne, Tamerzet et Taoujout. Après son baccalauréat, Ghaki intègre l’Ecole Nationale d’Administration à Tunis. Une école qu’il a rejoint récemment en tant que fonctionnaire.

Militant de gauche, il était membre du PCT (Parti Communiste Tunisien), et a été arrêté le 23 juillet 1983. "Sur douze détenus nous étions six amazighs, se souvient-il, une drôle de coïncidence!". Mais à l’époque la question amazighe ne se posait pas. "C’était comme un tabou, on n’en parlait pas". Durant les quatre années de sa détention, il a commencé à confectionner un dictionnaire arabo-amazigh sur des paquets de cigarettes. À sa libération, tout ce qu’il a noté lui a été confisqué. Avant la révolution de 2011, la communauté amazighe tunisienne n’avait pas d'organisation. En 1994, une première association locale est née à Tamarzat "pour la sauvegarde du patrimoine culturel du village". Ghaki précise qu’avec ses amis, ils ont essuyé plusieurs refus des autorités avant d’avoir une autorisation:

"Ils craignent peut-être les mouvements séparatistes ou une division entre tribus. Mais nous voulions sauvegarder notre patrimoine. Notre démarche est culturelle et en aucun cas séparatiste", explique-t-il.

Avec l’avènement des réseaux sociaux dans les années 2000, la communauté s’agrandit et les échanges se multiplient. Un vent de liberté a soufflé sur la Tunisie après le 14 janvier 2011, et la communauté berbère tunisienne, longtemps dans l’ombre, décide de faire entendre sa voix. "Nous avons reçu le soutien de beaucoup de personnes qui ne sont pas amazigh mais qui veulent défendre notre cause". Cependant, des hostilités sont également apparues.

"Lors d’une marche que nous avons organisé le 13 janvier 2013 à Tunis, une personne est venu nous arracher le drapeau amazigh nous accusant de vouloir semer la ‘’fitna’’ au sein du peuple".

Sur la scène politique, les choses ne sont pas meilleures pour Ghaki.

"On n’arrête pas de parler d'une identité arabo-musulmane commune à tous les Tunisiens. Cela nous exclut de fait."

S’il peut comprendre cet attachement venant du camp islamiste, il déplore qu’ "aucun camarade de gauche ne parle des berbères", qui bien que Tunisiens et musulmans, ne sont pas "arabes".

Fondée en avril 2011, l’Association Tunisienne de la Culture Amazighe (ATCA) a demandé que la culture amazigh soit reconnue à l’assemblée constituante. Même si le dialecte amazigh (chelha) est parlé par 1% de la population, essentiellement dans le sud de la Tunisie selon les études spécialisées, Jalloul Ghaki confirme que "50% des Tunisiens arabisés sont d’origine berbère".

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