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Le Maroc en Coupe du Monde: le retour et la nostalgie

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MOROCCO WORLD CUP FRANCE
Reuters Photographer / Reuters
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On revient de loin. De très loin. Un retour après vingt ans d'absence est plus qu'un retour. Après deux décennies d'attente et de nostalgie, le retour à la Coupe du monde a le parfum d'une douce revanche. C'est dire si on avait épuisé nos stocks de patience. On n'en pouvait plus des analyses frustrées d'après-matchs, des critiques pseudo-techniques des experts amateurs, des calculs de dernière minute avec des hypothèses improbables, des débats sans fin sur qui doit porter le maillot, qui peut le mouiller sur le terrain, qui doit rester sur le banc, qui peut entraîner l'équipe nationale, qui a le droit de donner son avis et qui doit se tenir à l'écart du groupe. On avait fini par se résigner à l'absence et à l'incompréhension. On se réfugiait même dans l'ironie et l'autodérision. On détournait nos échecs footballistiques en blagues pour les rendre plus acceptables. Avant le match de la Côte d'Ivoire, on a vu les mêmes fantômes revenir, les mêmes peurs resurgir. Puis, pour quatre-vingt- dix minutes, on a retenu le souffle de notre nostalgie. On voulait croire au retour.

Pour nous autres, la génération née au milieu des années 1980, le foot a été plus qu'un exutoire, plus qu'une passion, plus qu'un sujet de discussion dans la cour du collège. Le foot, ce lieu de mémoire où nous avions soigneusement rangé nos souvenirs comme des trophées d'une autre époque. 1998: Coupe du monde en France. Sur les photos de l'album "Panini": Naybet, Bassir et tous les autres. On n'a même pas quinze ans. On a grandi dans l'ombre d'un souvenir qu'on n'a pas connu: 1986, année d'une autre Coupe du monde racontée par nos parents. Notre histoire collective avec le foot: une nostalgie enfermée dans une autre nostalgie. 2018: année d'un retour qui nous appartient. Ce sera "notre" retour. Sur les images de ces jeunes joueurs fêtant sur le terrain d'Abidjan la qualification à la Coupe du monde en Russie, j'ai longtemps cherché l'homme qui représente à lui seul le retour et la nostalgie. Vingt ans plus tard, Mustapha est toujours là. Ce bonheur d'enfant dans ses yeux. Ces larmes du retour dans les miens.

De toutes les images de 1998, celle qui m'avait le plus marqué est de Mustapha Hadji. Son but contre la Norvège comme une danse par-delà les années. La longue passe de Tahar Lakhlej et la course folle de Mustapha sur le côté gauche de la mémoire. Le contrôle du ballon, la pause de quelques secondes, le dribble extérieur puis la frappe nette et précise dans la cage des souvenirs. Enfin la course vers le banc pour célébrer le retour après la nostalgie. L'image de 1998 se reflète sur le terrain d'Abidjan. D'autres images viennent se superposer. Bahja en 1994: la folie des dribbles de l'autre côté de l'Atlantique. Difficile d'oublier l'absent de 1998. A la fin du match d'Abidjan, je me pose beaucoup de questions. Sur le bord du terrain, Mustapha est-il l'ancien joueur ou le nouvel entraîneur adjoint? À quoi pense-t- il? Revoit-il comme moi les images de 1998 qui reviennent? Où commence le retour des souvenirs et où s'arrête la nostalgie de la Coupe du monde? Après le sifflet final, il y a un moment où le monde semble s'arrêter. De Londres à Casa, de Paris à Rabat, de Bruxelles à Oujda, je vois des drapeaux qui dansent dans un ciel où défilent les années. L'art marocain de passer vingt ans à attendre: "On a vieilli pour pouvoir vivre ce moment".

Après le temps de l'euphorie, le retour des questions. Est-ce que le foot va mieux au Maroc? Est-ce que cette qualification est l'aboutissement d'un long travail de fond ou un coup de dés qui abolit la persistance de l'échec? Est-ce un nouveau départ pour notre mémoire collective ou une exception au milieu des déceptions successives? Je me tourne vers Mustapha pour trouver une réponse. Dans un article paru dans The Guardian, je lis ce titre: "Mustapha Hadji: 'The Moroccan people have been waiting for this for a long time'". Une qualification à la Coupe du monde n'est peut-être rien d'autre que ceci: la réponse à l'attente, la transformation d'une nostalgie en retour, le simple bonheur d'une réussite sportive et symbolique. Oui, il reste tant d'autres matchs à jouer, tant d'autres qualifications à arracher face aux maux du pays. Dans le sport, mais aussi dans l'éducation, la santé, l'économie, la culture. D'autres coupes du monde se joueront nécessairement à domicile, face à nos contradictions et à nos faiblesses. Pour le moment, on réclame le droit de rêver. On a besoin de respirer, de souffler, de retrouver le goût du retour, de renouveler notre bonne vieille nostalgie.

Dans l'article du Guardian, il y a une photo de Mustapha Hadji du temps qu'il jouait à Coventry en Angleterre. Dans les commentaires qui suivent l'article, des supporters anglais se remémorent les souvenirs de son passage au club. Hadji était aussi leur héros, le héros d'une autre époque, d'un autre peuple. Leur nostalgie se reflète dans la mienne. En lisant leurs commentaires, je pense à tous ces joueurs marocains qui ont joué loin du pays, gravant la nostalgie dans les mémoires de l'ailleurs. L'année prochaine en Russie, Mustapha sera là. Avec de jeunes joueurs dont certains sont nés en 1998. Eux aussi on leur a raconté une Coupe du monde qu'ils n'ont pas vue. Sous le regard bienveillant de Mustapha, ils joueront pour avoir le droit de transmettre de nouveaux souvenirs aux générations suivantes. La Coupe du monde du Maroc se jouera entre le bonheur d'un retour tant attendu et la promesse d'une nostalgie à venir.

En Russie, il nous reste le défi du jeu, l'équation du hasard, la mesure des peurs et des passions. Il nous reste à faire preuve d'indulgence et à suivre ces jeunes joueurs avec passion et bienveillance. On le sait: les montagnes russes peuvent donner le vertige. En Octobre 1957, devant un Paris-Monaco au Parc des Princes à Paris, Albert Camus, lui-même passionné de foot et ancien joueur au poste de gardien, est interrogé par un journaliste sur une grosse erreur que vient de commettre le gardien de l'équipe hôte. La réponse de Camus : "Il ne faut pas l'accabler. C'est quand on est au milieu des bois qu'on s'aperçoit que c'est difficile".

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